- Je
vais parler de vous sur un « blog »[1] que je
tiens.
- Ah
bon ?
Avec
mon épouse, nous étions assis sur un banc, et regardions couler la Sorgue,[2] en
observant des canards.
J’ai
toujours aimé regarder couler l’eau, la toucher, cheminer avec elle, être
attentif à ses murmures, sentir qu’elle m’irrigue.
Il
m’a été offert plus d’une fois de suivre des cours d’eau.
J’aime
observer des canards qui y évoluent paisiblement.
Je
me souviens d’une cane et de ses neuf petits[3]
s’adonnant aux joies de la baignade tout en apprenant à trouver leur
nourriture.
Flots
de pensées.
Averses
d’images.
Afflux
de sensations.
Des
souvenirs s’assemblent.
Des idées
se rassemblent.
Des
mots s’associent.
La
mémoire résonne au rythme de l’inoublié.
Rythme
des couleurs originelles.
Des
parfums qui embaument le temps et l’espace.
Ravissement.
Reconnaissance.
Ruissellement
de sérénité.
Une
femme s’arrête devant nous.
Nous
salue.
Et
l’échange s’instaure.
Mon
épouse voulait savoir le nom des arbres qui longent la rivière.
La
femme qui ne le connaissait pas non plus, s’est alors mise à nous parler des
arbres d’avant, des platanes magnifiques auxquels elle pense avec affection.
Atteints
d’une maladie incurable, ils ont été remplacés par ces arbres que nous
cherchions à mieux connaître.[4]
Elle
parlait de l’Isle-sur-la Sorgue avec amour, et exposait avec conviction des
idées pour mieux l’embellir.
Nous
entamions la troisième semaine du mois de septembre 2018,[5] l’été
tirait à sa fin, un soleil agréable me caressait, et j’avais plaisir à écouter
cette femme :
- Il
est possible que ce temps dure jusqu’au début du mois de novembre.
C’est
à cet instant, je crois, que je lui ai parlé du « blog ».
Elle
aurait voulu rester encore avec nous, mais un rendez-vous lui imposait de
partir.
En
prenant congé, elle n’a fait que quelques mètres, avant de revenir sur ses
pas :
-
Moi c’est Josey.
Puis
s’en est allée après nous avoir offert encore un sourire.
Je
ne pouvais que la regarder s’éloigner.
Comment
restituer le ressenti d’un instant ?
La
terre et le ciel se rejoignent, se mélangent, font jaillir d’autres images,
d’autres couleurs, d’autres formes, d’autres mouvements, d’autres sons,
d’autres sensations.
Avec
mon épouse, nous avons décidé de passer quelques jours dans le Sud de la
France, en commençant par l’Isle-sur-la Sorgue, afin de rendre visite à une de
mes nièces[6] perdue
de vue depuis deux décennies,[7] puis Monfavet
pour un repas d’anniversaire des cinquante ans de mariage d’une cousine de mon
épouse, et Montauban chez une dame que nous avons connue en région parisienne.
En
attendant le TGV[8]
à la gare de Lyon à Paris, pour Avignon, j’ai lu quelques écrits sur l’immigration
italienne en France.[9]
Le
grand-père maternel de mes deux fils, né en 1903 en Italie du nord, faisait
partie de ces Italiens.
Il
était arrivé en France à l’âge de 16 ans.
Pour
travailler dans le bâtiment.
Lorsque
je me préparais en 1977 à quitter la France avec sa fille et son petit-fils, la
séparation lui était dure, mais il n’était pas triste.[10]
Il
m’avait fait comprendre qu’il savait qu’avec moi, sa fille était dans de bonnes
main, et qu’il était rassuré de me passer le relais afin que je prenne soin d’elle.
Dans
le grenier, il avait une boîte à outils en bois.
Au
fond de cette boîte, il avait écrit une phrase en italien.
« In mezzo del camin della mia vita,
mi ritrovai in una selva oscura, chè la dritta via era smarita ».[11]
Dans
le train, j’ai jeté un coup d’oeil sur un livre que mon fils cadet et son
épouse ont offert à ma femme, et qui traite des Janissaires.[12]
« L’idée
de ce livre est née d’un constat. Celui d’une négation historique des musulmans
d’Europe, de leur apport civilisationnel, de leurs réalisations et parfois, de
leur existence même, comme si l’Histoire n’avait jamais été que celle de deux
blocs hermétiques et imperméables l’un à l’autre en tout point. D’un côté comme
de l’autre, l’affaire est entendue et donne libre cours aux analyses
racialistes de tenants d’une incompatibilité quasi-biologique entre les deux
univers qui ne s’embarrassent guère de nuance. Les politiques d’épuration
religieuse et d’assimilation forcée menées dans la foulée des
« reconquêtes » nationalistes ibérique, slave, ou grecque et
poursuivies avec hargne jusque, récemment, dans les charniers de Srebrenica
n’ont certes pas aidé à une lecture sereine et objective de la question. Et
lorsque réconciliation des deux mondes il y a, elle ne peut se faire que sous
la houlette des valeurs auto-proclamées « universelles » de
l’Occident moderne, sûr de lui et dominateur. Et pourtant » ![13]
Nous
avons effectué le changement à Avignon-TGV, afin de prendre un TER[14] pour
l’Isle- Fontaine-de-Vaucluse, c’est à dire pour la gare de l’Isle-sur- la
Sorgue, dans le Sud-Est de la France.
Cette
commune du département du Vaucluse[15] est à
800 kilomètres de Paris.
Elle
fait partie de la Région Sud-Provence-Alpes-côte d’Azur.[16]
C’était
au départ un village de pêcheurs.[17]
Des
roues à aubes[18]
ont permis l’utilisation de l’énergie hydraulique pour développer par la suite
des manufactures de textiles et de papier.[19]
Un
soir pour le dîner, ma nièce a préparé un « tajiine »[20] avec de
la viande, des pommes de terre, des olives.
Elle
sait combien ce plat m’est cher.
Il
m’évoque ma soeur décédée.[21]
C’est
en observant cette soeur que j’ai commencé à m’intéresser à l’art culinaire.
Il
m’arrive de nous voir ensemble dans sa cuisine à Lkhmiçaate.[22]
Comme
il m’arrive de préparer ce « tajiine », où parfois des larmes s’y
mélangent pour lui donner un goût qui me transporte auprès de celle qui savait
lui transmettre la saveur de l’amour.
Á
Montfavet, le repas avec la cousine, son époux, leur fille avec son époux et
leurs enfants, les autres invités, s’est déroulé dans un très beau cadre.
Avant
de rejoindre le lieu du repas, nous avons eu l’honneur de passer par la
« République Autonome de Montfavet »,[23]
résidence du couple présidentiel, la cousine de mon épouse et son mari, fiers du
travail accompli pour fonder cette « République », symbole de leurs efforts
pour « traverser le chaos », comme le souligne le président.
Le
séjour à Montauban dans le Sud-Ouest était agréable, et nous avons profité pour
nous offrir une escapade à Toulouse, où « même les mémés aiment la
castagne ».[24]
BOUAZZA
[1] Site sur
internet permettant à une personne, physique ou morale, de diffuser des textes
et des photos.
[2]
Rivière issue de Fontaine-de-Vaucluse.
[3]
Je les ai comptés.
[4]
Mon épouse a fini par apprendre qu’il s’agit de micocoulirs.
[5]
Selon le calendrier dit grégorien.
[6]
Âgée de cinquante ans.
[7]
Fille de l’une de mes soeurs, de quatre ans mon aînée.
[8]
Train à Grande Vitesse.
[9]
Numéro spécial de la revue Historia (septembre 2018, numéro 861), ʺCes
Italiens qui ont fait la Franceʺ.
[10]
J’ai quitté le Maroc sept ans auparavant, pour effectuer des études
universitaires en France.
En
1977, j’ai quitté la France, marié, père d’un fils, et diplômé de l’université.
Nous
sommes revenus en 1981, mon épouse, nos deux fils (le deuxième est né au Maroc)
et moi pour nous installer en France.
Nous sommes maintenant grands-parents.
[11] Au milieu du chemin de ma vie, je me retrouvais dans
une forêt obscure, parce que j’avais perdu le droit chemin.
Après la mort du grand-père maternel de mes deux fils
, c’est mon épouse qui avait découvert dans le grenier, qu e son père avait
écrit cette phrase de Dante au fond de la boîte à outils.
[12]
‘Issâ Meyer, ʺLe roman des Janissairesʺ, Éditions Ribât, 2018.
[13]
Avant-propos, page 11.
[14]
Train Express Régional.
[15]
84.
[16]
Région Sud au lieu de l’acronyme PACA.
[17]
Écrevisse, truite, et autres.
[18]
Une soixantaine autrefois.
Pour capter et transmettre l’énergie de l’eau.
La roue à aubes est une sorte de naa’oura (le ʺrʺ
roulé), de noria (le ʺrʺ roulé).
[19]
Quelques roues à aubes sont conservées pour le tourisme, et une draperie
continue d’exister.
[20]
Terme du Maroc pour désigner un ragoût.
[21] Morte
suite à une leucémie, en 1970, à l’âge de 28 ans.
J’avais
20 ans et c’était ma première année en France, pour des études universitaires.
[22]
Khémisset au nord du Maroc.
[23]
La RAM.
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