vendredi 17 avril 2020

LA GRAND-MÈRE CONFINÉE


Elle est confinée depuis quelques semaines, en raison de l’épidémie du coronavirus.[1]
Comme le reste de la population, elle doit rester chez elle.
Si elle veut quitter son domicile, elle doit avoir une justification.
Chez elle, elle utilise beaucoup une petite pièce.
Mais c’est incroyable ce qu’elle est spacieuse.
Dans cet espace réduit, les souvenirs qui jaillissent ne sont jamais à l’étroit.
La petite pièce peut en accueillir à l’infini.
Après la prière,[2] la grand-mère s’est installée sur un fauteuil face à une fenêtre qui permet de voir le ciel, et s'est mise à se remémorer lorsqu’elle se rendait dans une prison.
Des jeunes délinquants incarcérés l’attendaient avec beaucoup de tendresse.
Elle s’asseyait par terre, sur un petit tapis, attendait un peu dans le silence, puis le bruit annonçait l’arrivée des jeunes délinquants.
Elle commençait par les caresser du regard, et leur offrait son sourire.
Et lentement, elle allumait des bougies disposées devant elle.
Des étoiles sur la terre.
Elle avait cette aisance naturelle qui dégageait la sérénité.
C’est l’éducateur en prison qui s’était chargé de la faire venir, une fois par semaine, afin de conter :
« Ils marchent.
Depuis combien de temps ?
Quelle distance ont-ils parcouru ?
Pour eux, le temps ne compte pas et ils ne mesurent pas l’espace.
Un immense souffle est en eux.
Le but est dans leur cœur.
Ce qui doit être sera.
Par moment, de lourds nuages voilent la clarté du jour.
Mais pour ces êtres qui marchent, le ciel est d’une extraordinaire luminosité.
- Attendez-moi. Attendez-moi.
Ceux qui dans la marche ont entendu cette voix, se sont arrêtés net.
L’homme courait de toutes ses forces et dans sa course, semblait être sur des cimes.
- Attendez-moi. Attendez-moi.
Lorsqu’ils se tournèrent vers lui comme un seul corps, il s’arrêta à son tour.
Tout près d’eux déjà.
Ils virent d’abord ses yeux.
Comme de l’eau claire.
L’eau d’où jaillit toute chose vivante.
- Ils ont voulu m’interdire le chemin.
Ils ont tout fait pour me le cacher.
Ils m’ont enfermé parce que j’ai refusé leurs dieux : dieu-trahison, dieu-imposture, dieu-escroquerie, dieu-duperie, dieu-artifice, dieu-simulacre, dieu-souillure, dieu-corruption, dieu-débauche, dieu-vanité, dieu-mensonge, dieu-usure, dieu-profit, dieu-bourse, dieu-vol, dieu-argent, dieu-hypocrisie.
J’ai proclamé la mort de leurs dieux.
Il se mit à marcher lentement vers eux pour combler la petite distance qui les séparait encore. Dans ses pas ils reconnurent le rythme qui est celui des leurs.
À leur tour, ils se mirent à avancer vers lui.
- Ils ont voulu empêcher notre rencontre.
Ils ont voulu nous priver de la moisson.
Ils l’entourent et le regardent comme pour lui dire de continuer et il continue :
- Ils m’ont volé la Paix.
J’ai erré.
J’ai erré longtemps.
J’ai souffert.
J’ai souffert longtemps.
J’ai pleuré.
J’ai pleuré longtemps.
J’ai cherché.
J’ai cherché longtemps.
Mais jamais.
Oui jamais.
Jamais je n’ai désespéré.
Il était enveloppé dans un long manteau.
Il n’avait pas de trace de fatigue.
- Ils ont alors fini par me mettre dans une tombe.
Mais le cercueil était vide.
Comme la cage qu’ils ferment alors que l’oiseau n’y est pas.
Cela, ils ne peuvent le comprendre.
J’ai réappris à Aimer.
Aimer à retrouver la raison.
Des enfants le font asseoir et lui servent à boire.
De l’eau claire.
Comme ses yeux.
Une jeune fille lui dit :
- Par le simple fait d’être, nous déclenchons la haine qui est en eux.
La haine qui rouille leurs cœurs.
Ils ne nous connaissent pas et ont de plus en plus peur.
Ils n’arrivent pas à voir plus loin que le doigt qui pourtant leur indique le chemin.
L’ignorance les aveugle.
Nous sommes à l’écoute de ce qui leur échappe.
L’homme se leva.
Il embrassa les enfants sur le front, lança un rire qui se mélangea instantanément avec les autres rires et dit :
- Ils combattent ce devant quoi ils devraient se prosterner dans la poussière.
Je viens avec vous.
Chantez-moi le chant de la marche.
Il parla ainsi avec son cœur et c’est des cœurs que retentit le chant de la marche : la pleine lune s’est levée au dessus de nous ».[3]
Au fur et à mesure de la progression du conte, le temps et l’espace se mêlaient pour faire jaillir une dimension autre.
La conteuse s’élevait avec les mineurs délinquants.[4]
Le toit s’ouvrait, et ils rejoignaient le ciel.
Les corbeaux et les mouettes qui venaient en grand nombre se nourrir de ce que les détenus leur « transmettaient » à travers les barreaux, les accompagnaient.
Des pigeons partaient dans un envol majestueux et revenaient tournoyer au dessus des têtes.
Les cœurs s’emplissaient de lumière et tout le monde flottait agréablement dans le ciel, pendant que se répandait le chant inoublié, le chant du commencement.[5] 

BOU’AZZA



[1] Covid 19.
[2] Assalaate, assalaa.
[3] Tala’a albdro ‘alaynaa (le ʺrʺ roulé).
[4] Qui sont, pour la plupart, liés au processus migratoire des populations d’Afrique du Nord, et d’autres régions d’Afrique, colonisées par la France..
[5] Texte daté de 2004, selon le calendrier dit grégorien, préparé à partir d’écrits antérieurs, et un peu adapté aujourd’hui.

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