Elle
est confinée depuis quelques semaines, en raison de l’épidémie du coronavirus.[1]
Comme
le reste de la population, elle doit rester chez elle.
Si
elle veut quitter son domicile, elle doit avoir une justification.
Chez
elle, elle utilise beaucoup une petite pièce.
Mais
c’est incroyable ce qu’elle est spacieuse.
Dans
cet espace réduit, les souvenirs qui jaillissent ne sont jamais à l’étroit.
La
petite pièce peut en accueillir à l’infini.
Après
la prière,[2] la
grand-mère s’est installée sur un fauteuil face à une fenêtre qui permet de
voir le ciel, et s'est mise à se remémorer lorsqu’elle se rendait dans une prison.
Des jeunes
délinquants incarcérés l’attendaient avec beaucoup de tendresse.
Elle
s’asseyait par terre, sur un petit tapis, attendait un peu dans le silence,
puis le bruit annonçait l’arrivée des jeunes délinquants.
Elle
commençait par les caresser du regard, et leur offrait son sourire.
Et lentement,
elle allumait des bougies disposées devant elle.
Des
étoiles sur la terre.
Elle
avait cette aisance naturelle qui dégageait la sérénité.
C’est
l’éducateur en prison qui s’était chargé de la faire venir, une fois par
semaine, afin de conter :
« Ils
marchent.
Depuis
combien de temps ?
Quelle
distance ont-ils parcouru ?
Pour
eux, le temps ne compte pas et ils ne mesurent pas l’espace.
Un
immense souffle est en eux.
Le
but est dans leur cœur.
Ce
qui doit être sera.
Par
moment, de lourds nuages voilent la clarté du jour.
Mais
pour ces êtres qui marchent, le ciel est d’une extraordinaire luminosité.
-
Attendez-moi. Attendez-moi.
Ceux
qui dans la marche ont entendu cette voix, se sont arrêtés net.
L’homme
courait de toutes ses forces et dans sa course, semblait être sur des cimes.
-
Attendez-moi. Attendez-moi.
Lorsqu’ils
se tournèrent vers lui comme un seul corps, il s’arrêta à son tour.
Tout
près d’eux déjà.
Ils
virent d’abord ses yeux.
Comme
de l’eau claire.
L’eau
d’où jaillit toute chose vivante.
-
Ils ont voulu m’interdire le chemin.
Ils
ont tout fait pour me le cacher.
Ils
m’ont enfermé parce que j’ai refusé leurs dieux : dieu-trahison,
dieu-imposture, dieu-escroquerie, dieu-duperie, dieu-artifice, dieu-simulacre,
dieu-souillure, dieu-corruption, dieu-débauche, dieu-vanité, dieu-mensonge,
dieu-usure, dieu-profit, dieu-bourse, dieu-vol, dieu-argent, dieu-hypocrisie.
J’ai
proclamé la mort de leurs dieux.
Il
se mit à marcher lentement vers eux pour combler la petite distance qui les
séparait encore. Dans ses pas ils reconnurent le rythme qui est celui des
leurs.
À
leur tour, ils se mirent à avancer vers lui.
-
Ils ont voulu empêcher notre rencontre.
Ils
ont voulu nous priver de la moisson.
Ils
l’entourent et le regardent comme pour lui dire de continuer et il
continue :
-
Ils m’ont volé la Paix.
J’ai
erré.
J’ai
erré longtemps.
J’ai
souffert.
J’ai
souffert longtemps.
J’ai
pleuré.
J’ai
pleuré longtemps.
J’ai
cherché.
J’ai
cherché longtemps.
Mais
jamais.
Oui
jamais.
Jamais
je n’ai désespéré.
Il
était enveloppé dans un long manteau.
Il
n’avait pas de trace de fatigue.
-
Ils ont alors fini par me mettre dans une tombe.
Mais
le cercueil était vide.
Comme
la cage qu’ils ferment alors que l’oiseau n’y est pas.
Cela,
ils ne peuvent le comprendre.
J’ai
réappris à Aimer.
Aimer
à retrouver la raison.
Des
enfants le font asseoir et lui servent à boire.
De
l’eau claire.
Comme
ses yeux.
Une
jeune fille lui dit :
-
Par le simple fait d’être, nous déclenchons la haine qui est en eux.
La
haine qui rouille leurs cœurs.
Ils
ne nous connaissent pas et ont de plus en plus peur.
Ils
n’arrivent pas à voir plus loin que le doigt qui pourtant leur indique le chemin.
L’ignorance
les aveugle.
Nous
sommes à l’écoute de ce qui leur échappe.
L’homme
se leva.
Il
embrassa les enfants sur le front, lança un rire qui se mélangea instantanément
avec les autres rires et dit :
-
Ils combattent ce devant quoi ils devraient se prosterner dans la poussière.
Je
viens avec vous.
Chantez-moi
le chant de la marche.
Il
parla ainsi avec son cœur et c’est des cœurs que retentit le chant de la marche :
la pleine lune s’est levée au dessus de nous ».[3]
Au
fur et à mesure de la progression du conte, le temps et l’espace se mêlaient
pour faire jaillir une dimension autre.
La
conteuse s’élevait avec les mineurs délinquants.[4]
Le
toit s’ouvrait, et ils rejoignaient le ciel.
Les
corbeaux et les mouettes qui venaient en grand nombre se nourrir de ce que les
détenus leur « transmettaient » à travers les barreaux, les
accompagnaient.
Des
pigeons partaient dans un envol majestueux et revenaient tournoyer au dessus des
têtes.
Les
cœurs s’emplissaient de lumière et tout le monde flottait agréablement dans le
ciel, pendant que se répandait le chant inoublié, le chant du commencement.[5]
BOU’AZZA
[1] Covid 19.
[2] Assalaate, assalaa.
[3] Tala’a albdro ‘alaynaa (le
ʺrʺ roulé).
[4] Qui
sont, pour la plupart, liés au processus migratoire des populations d’Afrique
du Nord, et d’autres régions d’Afrique, colonisées par la France..
[5] Texte
daté de 2004, selon le calendrier dit grégorien, préparé à partir d’écrits
antérieurs, et un peu adapté aujourd’hui.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire